Réconcilier performance et intérêt général.
À une époque où les inégalités se creusent, où l’individualisme prospère et où nos modèles économiques peinent à tenir leurs promesses, l’innovation sociale offre une voie crédible pour réconcilier performance et intérêt général. Non comme posture idéologique, mais comme pratique opérationnelle qui remet le bénéficiaire au centre et rééquilibre la donne sans spolier qui que ce soit.
Sortir du récit de la croissance comme seule boussoleLes travaux de l’économiste Timothée Parrique, entre autres, ont contribué à déplacer la frontière du pensable. Au-delà du débat sur la décroissance, sa proposition de fond est simple et exigeante: l’objectif d’un système économique devrait être le bien-être, pas la vente de biens et services. Une économie performante n’est pas celle qui fait grossir son revenu national, mais celle qui parvient à satisfaire les besoins de sa population de la manière la plus parcimonieuse possible, en partageant équitablement les richesses.
Ce basculement n’est pas anecdotique. Il invite à repenser l’entreprise et l’organisation comme des infrastructures au service des besoins concrets, ancrées dans les territoires, démocratiques dans leur gouvernance, sobres dans leur rapport aux ressources.
Parrique plaide explicitement pour une transformation graduelle des entreprises en coopératives à lucrativité limitée, sur le modèle des Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC).
C’est que le terme de coopératisme prend tout son sens. Celui d’apporter du sens, du partage, tout en alliant partage et intérêt général dans un cadre exigeant, par rapport à nos ressources et les habitantes et habitants de notre planète.
Le coopératisme n’est donc pas le folklore d’un passé mutualiste: c’est l’un des chantiers opérationnels majeurs d’une économie post-croissance.
L’organisation militante: gérer et militer, sans renoncer à l’un ni à l’autre
Cette perspective entre en résonance profonde avec les travaux du chercheur François Rousseau (1956-2011), dont la thèse « Gérer et militer » demeure une référence pour penser les spécificités de la gestion associative et des structures de l’économie sociale et solidaire. Rousseau définit l’organisation militante comme une « forme productive dont la vocation est de produire de la société ».
Autrement dit: une organisation qui ne se contente pas de délivrer un service, mais qui fabrique du lien, du sens, de la cohésion, tout en produisant de la valeur économique.
Rousseau met en garde contre deux dérives symétriques.
D’un côté, les associations qui refusent d’intégrer des règles de gestion s’exposent à la précarité et à la fermeture. De l’autre, celles qui adoptent sans recul les outils du management classique risquent une dérive techniciste et une perte de sens: l’élu devient prescripteur, le militant opérateur, l’adhérent simple consommateur de services.
L’enjeu est donc de combiner exigence gestionnaire et projet de transformation sociale, sans sacrifier l’un à l’autre.
C’est précisément cette tension féconde qui structure notre positionnement de cabinet conseil.
Dans nos deux principaux territoires d’intervention à ce jour (La Réunion et Mayotte), les inégalités, l’éloignement des centres de décision et la fragilité des trajectoires sociales sont particulièrement prégnants et impose une rigueur méthodologique sans concession, doublée d’une écoute patiente des réalités vécues.
Nous ne « faisons pas pour », nous « faisons avec ».
Cette formule, qui pourrait paraître relever de la coquetterie sémantique, est en réalité un engagement méthodologique exigeant: elle suppose de co-construire les diagnostics, d’associer les bénéficiaires à la définition des solutions, d’évaluer avec les parties prenantes plutôt que sur elles.
Rééquilibrer la donne: ce n’est pas la chasse aux riches
Disons-le clairement: plaider pour le coopératisme et l’innovation sociale, ce n’est pas faire la chasse à celles et ceux qui réussissent. C’est réfléchir collectivement à la manière de mieux équilibrer la donne, sans spolier les entrepreneurs ni mésestimer ce qu’apportent la prise de risque, l’innovation technique ou la création d’entreprise « classique ».
C’est reconnaître que, dans une société d’incertitudes (climatiques, géopolitiques, sociales), l’individualisme grandissant affaiblit les solidarités qui font la résilience d’un territoire.
L’enjeu est d’outiller celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de naître et d’évoluer dans des environnements favorables: publics en insertion, personnes en situation d’illettrisme, jeunes éloignés de l’emploi, familles monoparentales précarisées, ultramarins cumulant les freins socio- économiques, victimes de l’intersectionnalité des discriminations.
Dans une action de lutte contre la pauvreté, comme dans un dispositif de santé mobile en direction de publics précaires, le plus grand risque n’est pas l’échec technique: c’est l’effet de seuil, celui qui laisse dehors les personnes qui en auraient le plus besoin.
Mettre le bénéficiaire au centre, ce n’est pas un slogan; c’est la condition d’efficacité de toute politique publique qui se veut sérieuse, et d’ailleurs une exigence méthodologique co-validée dans les appels à projets exigeants.
Partager, c’est aussi préserver.
Préserver les ressources humaines, financières, environnementales, pour ne pas faire reposer la transition sur les épaules des plus fragiles.
C’est, au fond, la définition même d’une organisation militante au sens de François Rousseau: une structure qui refuse le faux choix entre performance économique et performance sociale, et qui invente des chemins pour tenir les deux.
L’ESS et le coopératisme: des chiffres qui parlent
L’économie sociale et solidaire n’est pas un secteur résiduel.
Encadrée en France par la loi Hamon du 31 juillet 2014, elle représente aujourd’hui 2,6 millions d’emplois, soit environ 14 % de l’emploi privé, portés par plus de 150 000 entreprises (associations, coopératives, mutuelles, fondations, sociétés commerciales agréées ESUS).
Le mouvement coopératif, en particulier, impose un démenti cinglant à l’idée reçue selon laquelle gouvernance démocratique rimerait avec faiblesse économique. Le Panorama des entreprises coopératives 2026, publié en février 2026 à la clôture de l’Année internationale des coopératives décrétée par l’ONU, recense plus de 21 600 entreprises coopératives actives en France, pour un chiffre d’affaires cumulé de 344 milliards d’euros et 1,3 million d’emplois.
80 % des sièges des cent premières coopératives sont implantés en région, preuve d’un ancrage territorial fort.
Sur la seule année 2024, année de crise économique, le secteur a connu une croissance de 6 % de son chiffre d’affaires (contre 1,1 % pour le reste de l’économie française) et +4 % d’emplois (contre une stagnation nationale).
Les SCOP issues de la reprise d’entreprises en difficulté affichent un taux de survie à cinq ans de 76 %, très supérieur à la moyenne.
À l’international, le groupe Mondragon, dans le Pays basque espagnol, est emblématique: plus de 80 000 salariés, près de 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires, un écart salarial plafonné à six fois entre le plus bas et le plus haut revenu, et une contribution directe au plus faible taux de chômage d’Espagne. D’autres expériences parlent fort: Desjardins au Québec, les grandes coopératives agricoles danoises, les banques coopératives italiennes, les SCIC alimentaires françaises, ou encore les coopératives de plateforme qui émergent face à l’ubérisation.
Toutes démontrent qu’il est possible d’allier performance, ancrage, partage et démocratie ; à condition d’y travailler sérieusement, dans la durée.
Du diagnostic à l’action: le rôle du conseil
Accompagner une association dans la refondation de son projet, outiller une structure d’insertion sur la mesure d’impact social, aider une collectivité à évaluer un dispositif de prévention, appuyer un réseau mutualiste sur ses enjeux RH, former des porteurs de projets au cadre juridique et financier de l’ESS: toutes ces interventions ont un point commun.
Elles exigent de tenir ensemble la rigueur analytique, chiffres, cadres juridiques, référentiels, évaluation, et la capacité à entendre ce que les acteurs de terrain savent mieux que personne de leur propre réalité.
Le coopératisme, l’innovation sociale et l’économie sociale et solidaire ne sont pas des étiquettes.
Ce sont des disciplines exigeantes, qui demandent de la méthode, de la technicité, de l’humilité. Ce sont surtout des voies crédibles pour construire des territoires plus justes, plus résilients, plus équitables, où la performance économique se met au service de l’intérêt général, où les ressources humaines et naturelles sont respectées, et où celles et ceux que les environnements de départ ont moins servis trouvent de vrais outils pour reprendre la main.
La réponse aux incertitudes de notre époque ne viendra pas d’un retour aux recettes anciennes, ni d’une fuite en avant dans la croissance à tout prix.
Elle viendra de notre capacité collective, entrepreneurs, associations, collectivités, citoyen.ne.s, chercheurs, consultant.e.s, formatrices et formateurs, à faire ensemble, et à faire avec. C’est une ambition. C’est aussi, plus prosaïquement, un travail de tous les jours.
Pour aller plus loin
Travaux de Timothée Parrique
• Site personnel du chercheur : https://timotheeparrique.com/
• Parrique T., Ralentir ou périr. L’économie de la décroissance, Seuil, 2022 : https://www.seuil.com/ouvrage/ralentir-ou-perir-timothee-parrique/9782021508093
• Entretien Novethic — « Il faut apprendre à prospérer sans croissance » (2024) : https://www.novethic.fr/actualite/economie/economie/isr-rse/timothee-parrique-2024-prosperer-sans-croissance-democratie-152035.html
• Entretien RTS — « La décroissance est une stratégie de prévention » (mars 2025) : https://www.rts.ch/info/economie/2025/article/timothee-parrique-la-decroissance-est-une-strategie-de-prevention-afin-de-prosperer-sur-le-long-terme-28814248.html
• Notice biographique : https://fr.wikipedia.org/wiki/Timoth%C3%A9e_Parrique
Travaux de François Rousseau
• Rousseau F., « L’esprit militant et le management », Journal de l’École de Paris du management, n° 55, 2005 : https://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2005-5-page-22.htm
• Lafaye C. et al., Construire collectivement du sens. Les apports de François Rousseau, Dalloz, 2017 : https://www.boutique-dalloz.fr/construire-collectivement-du-sens-p.html
• Ballon J., Maisonnasse J., Boudes M., Andrien L., « Gérer et militer, concevoir l’organisation militante avec François Rousseau », HAL, 2025 : https://hal.science/hal-05402161v1
Données et exemples — ESS et coopératisme
• Chiffres clés de l’ESS en France — Avise : https://www.avise.org/comprendre-ess/economie-sociale-solidaire-ess-contexte
• Panorama des entreprises coopératives 2024 et 2026 — Coop FR : https://www.entreprises.coop/panorama-des-entreprises-cooperatives-edition-2024
• Observatoire national de l’ESS — ESS France : https://www.ess-france.org/observatoire-national-de-l-ess
• Année internationale des coopératives 2025 — ONU : https://2025.coop/
• Dossier SCOP et SCIC 2024 — In Extenso : https://ess.inextenso.fr/et-si-2025-etait-lannee-des-scop/
• Groupe Mondragon — Usine Nouvelle : https://www.usinenouvelle.com/editorial/au-c-ur-de-la-galaxie-mondragon-la-plus-grosse-cooperative-industrielle-au-monde.N1165482
• L’expérience du coopérativisme de Mondragon — La Fonda : https://fonda.asso.fr/ressources/lexperience-du-cooperativisme-de-mondragon
©Axone Consultant 2026, Abélard Mickaël
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